Lectures de Transit


Urgence : passer d’un présent sans plus de futur à un demain viable et vivable pour toutes et tous. Nous le savons, du vivant sur la Terre, nous y compris, les nouvelles sont mauvaises. Désormais continu, ce froid flot de bad news nous menace,  nous rend las. Mais comment en sortir, s’en sortir ? Il sera où et de quelle forme ce demain ?
Certes nous nous activons. Nous préfigurons collectivement un peu partout des cabanes, des îlots, qui forment un archipel bouillonnant, balbutiant de possibles. Mais nous restons un peu perdus, comme en transit, sans panneau d’affichage de destinations lisible pour nous orienter. Pour mieux y voir nous avons besoin de nous équiper, de mieux comprendre comment nous en sommes arrivés là. Nous avons besoin d’histoires,  de mots neufs pour déconstruire notre présent passé et rendre nos destinations plus lisibles.  Lectures de transit, propositions subjectives et non-exhaustives.

Photo d’en tête : charpente en transit dans la ZAD de Notre-Dame des Landes, avril 2018


Cliquez les images de couverture ci-dessous pour accéder à la présentation du livre, aux vidéos des auteurs…


 


Interview d’Anna Tsing sur France-Culture, mai 2018

Les premières lignes du livre :  « Que faire quand votre monde commence à s’effondrer ? Moi, je pars me promener, si j’ai vraiment de la chance, je trouve des champignons. Les champignons m’émeuvent profondément, pas seulement comme des fleurs à cause de leurs couleurs éclatantes et de leurs parfums mais parce qu’ils surgissent de manière inattendue, me rappelant la chance qu’il y a à se trouver au bon moment au bon endroit. Et je sais alors qu’il y a encore des plaisirs au sein des terreurs de l’indétermination. »
Le Champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme
Anna Lowenhaupt TSING, Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2017

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Philippe Pignarre
416 pages – 23,50€

Un livre-monde, qui part de l’étude anthropologique du commerce du champignon matsutaké entre les forêts de l’Oregon américain et le Japon. Ce matsutaké qui a la double particularité de pousser dans des forêts dévastées – les « ruines du capitalisme » – et d’être acheté à prix d’or par les gourmets japonais. Un livre-monde, passionnant à lire, impossible à résumer tant il nous raconte d’histoires. Dont bon nombre d’histoires interspécistes – entendre inter-espèces – qui nous disent combien sont importantes et sous-estimées les relations entre espèces du vivant sur Terre, nous humains compris. À l’image des phénomènes de symbiose entre arbre et matsutaké, chacun ayant un besoin vital de l’autre pour vivre.  « Sans collaborations, nous sommes tous morts », nous dit Anna Tsing, et le mot collaboration s’étend ici à tout le vivant, bien au delà des simples collaborations  inter-humaines.Mille histoires dans ce livre, dont celle des cueilleurs indépendants des forêts de l’Oregon américain, épris de la liberté que leur apporte ce travail pourtant précaire et parmi qui on trouvera des vétérans de guerre américains et, ironie de l’Histoire, des réfugiés de l’Asie du Sud-Est, lesquels reconstituent en Oregon, grâce à ce travail au sein des forêts, les modes de vie sociaux de leurs pays d’origine.

Et aussi l’histoire des rivalités économiques entre le Japon et les États-Unis qui « ont donné forme à notre économie mondiale » et qui sont, dans les années 80 et 90, à l’origine des « chaînes d’approvisionnement mondiales » faites de sous-traitances et délocalisations. Sources de profits inouïs, mais aussi sources de dévastations et d’inégalités grandissantes. Cela, nous dit Anna Tsing, a « signé la fin des espoirs dans le progrès, compris comme la possibilité d’une amélioration collective », espoirs qui avaient jusque là accompagnés l’essor du capitalisme.

Mille histoires dont celle du modèle de la plantation de canne à sucre tel que développé en Amérique par les portugais dès le XVIe siècle : mise en place de monoculture sur des espaces dépeuplés de leurs habitants et des plants locaux, utilisation d’une main d’œuvre issue d’autres pays. Un modèle qui vise à annihiler tout interspécisme et toute perturbation aux objectifs de production.  Un modèle  qui « est devenu une source d’inspiration pour l’industrialisation et la modernisation plus tardive ». Comme écrivait Montesquieu : « Le sucre serait bien trop cher si l’on ne faisait cultiver la plante par des esclaves »…

On y apprendra également beaucoup sur l’écologie des forêts et en particulier sur le pin, arbre pionnier, dont certaines espèces résistent aux incendies de forêts et d’autres même ne libèrent leurs graines qu’en cas de feu.

Un livre-monde, structuré en courts chapitres et parsemé de photos sensibles, dans lequel on retourne souvent. Un livre de chevet qui rayonne dans mille directions.


 



Marielle Macé présente Nos Cabanes, mai 2018

Également cette plus longue vidéo d’une intervention au Festival d’Avignon 2019 Comment réenchanter le monde ?
Nos cabanes
Marielle MACÉ, Verdier, 2019

128 pages – 6,50€

« Faire des cabanes en tous genres – inventer, jardiner les possibles; sans craindre d’appeler « cabanes » des huttes de phrases, de papier, de pensée, d’amitié, des nouvelles façons de se représenter l’espace, le temps, l’action, les liens, les pratiques. Faire des cabanes pour occuper autrement le terrain; c’est-à-dire toujours, aujourd’hui, pour se mettre à plusieurs. »

Un merveilleux petit livre qui tient dans la poche et réchauffe.  Un « essai-poème », comme le qualifie  l’auteure,  la poésie étant ici entendue comme activité qui « cherche à dire les choses avec justesse et justice ».   Le livre s’ouvre sur le pays nantais et ses noues (fossés aménagés ou naturels qui régulent les eaux pluviales), parcourt les espaces des ZAD dans lesquelles on noue d’autres façons de dire nous – et reflète notre inquiet présent en y parsemant les graines enchantées de multiples réflexions et références. Après avoir lu ce livre nous emploierons désormais le mot cabane dans un sens plus élargi !

« Dire que le monde a des idées, c’est dire notamment que la terre n’est pas muette. et en effet la terre crie, réclame, se fait entendre, se venge, mais aussi propose, rêve ; et c’est à l’écoute de cela, dans cette rencontre entre une autre attention au sol (à une autre nature entièrement repensée) et des formes très imaginatives d’action, que s’inventent sur toutes les ZAD des écopolitiques. »

Marielle Macé est directrice de recherche au CNRS et spécialiste de littérature française. Elle a  écrit sous le même format et chez le même éditeur Sidérer, considérer, cette fois autour des migrants. Elle a également coordonné Vivre dans un monde abimé,  (revue Critique,  éditions de Minuit, janvier-février 2019).



Où atterrir ? Une conférence très accessible de Bruno Latour, 2017.

« Et, bien sûr, il ne faut pas que les « petites gens » se fassent trop d’illusions sur la suite de l’aventure. Ceux pour qui Trump travaille, ce sont précisément ces minuscules élites qui avaient détecté dès le début des années 1980 qu’il n’y aurait pas d’espace pour eux et pour les neuf milliards de laissés-pour-compte.  » Dérégulons, dérégulons ; lançons-nous dans le pompage massif de tout ce qui reste encore à pomper – Drill, baby, drill ! ; on va bien finir par gagner, en misant sur ce cinglé, les trente ou quarante ans de répit pour nos enfants. Après cela que le déluge vienne, de toutes façons nous serons morts. » (p. 52)

Où atterrir ? Comment s’orienter en politique ?
Bruno LATOUR, La Découverte, 2017

156 pages – 12 €

  Cet essai incisif s’ouvre sur le retrait des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat. Ce faisant, nous dit Bruno Latour, tout se passe comme si le Président Trump déclarait au monde entier : « nous, les américains n’appartenons pas à la même terre que vous. La vôtre peut être menacée, la nôtre ne le sera pas ! » Oups ! Ainsi les États-Unis, tout au moins leur Président, pourtant champions toutes catégories de la mise en œuvre de la mondialisation, décident de s’enfermer dans leurs propres frontières, « tout en continuant à intervenir partout avec la même désinvolte balourdise ». Et re-oups ! Le Royaume-Uni aussi, pourtant « pays qui avait inventé l’espace indéfini du marché sur mer comme sur terre ».  Mais ces événements, selon Bruno Latour, s’ils s’ajoutent à notre désarroi face au nouveau régime climatique, ont le mérite de clarifier les différentes directions qui s’offrent désormais à nous.

Désarroi, bien sûr, car nous nous retrouvons « comme les passagers d’un avion qui aurait décollé pour le Global, auxquels le pilote a annoncé qu’il devait faire demi-tour parce qu’on ne peut plus atterrir sur cet aéroport, et qui entendent avec effroi que la piste de secours, le Local, est inaccessible elle aussi. On comprend que les passagers se pressent avec quelque angoisse pour tenter de discerner à travers les hublots où ils vont bien pouvoir atterrir en risquant de se crasher ».

Entendre ici le Global, comme l’horizon de la mondialisation, qualifié par ses promoteurs de modernisation pour nous faire l’associer aux idées d’ouverture aux autres, de progrès et d’émancipation pour tous. Un idéal qui guide en pensée et en action nos sociétés occidentales depuis maintenant plusieurs siècles. Dans une accélération exponentielle de mise en œuvre depuis la seconde moitié du XXe siècle. Mais nous savons à présent que cette mondialisation là est une trahison : nul progrès et émancipation pour tous à son horizon. Seulement plus de précarités et, en miroir, l’enrichissement inouï de quelques-uns. Nous savons de plus qu’il s’agit-là d’une utopie littéralement hors-sol, la Terre ne pourrait pas l’accomplir, car ses ressources ne sont pas suffisantes. Impossible de moderniser la planète entière « à l’américaine », car pour ce faire il nous en faudrait plus d’une. Et de Terre nous n’en avons qu’une, laquelle de plus commence à muter, à se rebeller. Où atterrir quand le sol semble partout se dérober sur nos pieds ? Comment s’orienter ?

Bruno Latour nous propose de nous écarter cet axe État-nation—Mondialisation, lequel ne nous offre que deux pôles opposés, chacun en impasse. À savoir : soit continuer comme si de rien n’était vers l’horizon de mondialisation – mais la Terre n’y suffira pas –, soit retourner dans les frontières de l’État-nation en escomptant pouvoir s’y protéger des effets négatifs d’une mondialisation devenue source de tous maux. Mais le dérèglement climatique se fiche bien des frontières et le retour à un local ne nous en protégera pas ; sans compter que nul d’entre nous n’a véritablement envie de se priver du bonheur d’aller à la rencontre de la diversité terrestre, effet positif de cette même mondialisation.

Mais le président Trump, dit Bruno Latour, nous dessine malgré lui un nouvel axe, en déclarant avec bravade diriger son pays vers un nouveau pôle inventé par lui, le Hors-Sol : dénier la réalité des pourtant alarmants faits terrestres, continuer le plus loin et le plus longtemps possible l’exploitation de la Terre pensée uniquement en termes de ressources inertes.  Ce, au profit de son pays, et tant pis pour les autres ! Mérite de la clarté, mais fuite en avant dans l’irréel. Depuis la parution du livre, les récentes velléités d’achat du Groenland ou de remise en exploitation des forêts de l’Alaska s’inscrivent en grande cohérence dans cette direction.

En sens complètement opposé à ce Hors-Sol, Bruno Latour nous propose alors un pôle plus attractif – et sans doute le seul viable – qu’il nomme Terrestre.  Matériellement ce Terrestre n’est pas notre jolie, bleue planète Terre vue de l’espace,  elle n’est plus prosaïquement que la très fine couche d’atmosphère, d’eau et de terre qui l’enserre, la couvre et qui permet au vivant, à toutes les formes du vivant, d’y vivre et de la régénérer. Le Terrestre n’est ni la « nature », ni « l’environnement » car nous les humains en faisons partie, ainsi que tous les autres vivants : « il n’y a pas d’un côté des organismes et de l’autre un environnement, mais une superposition d’agencements mutuels. L’action est redistribuée ». Le Terrestre est une particularité de notre planète, il s’engendre, se régénère – ou se dégénère, et les humains n’en ont pas le privilège – par l’action conjuguée de tous les éléments du vivant. En un sens le Terrestre devient lui-même un vivant, sensible à toute perturbation.  Pour l’heure, nulle autre particularité semblable dans l’Univers connu : il est dès lors plus que temps de le considérer dans sa vraie complexité,  de le décrire et lui donner voix, de lui conférer un vrai rôle d’acteur politique.

Rien de mystique dans ce Terrestre qui nous invite au contraire à être vraiment « terre à terre » !

« Ce qui s’ouvre est bien une nouvelle époque de « grandes découvertes », mais celle-ci ne ressemble ni à la conquête en extension d’un Nouveau Monde vidé de ces habitants comme autrefois ni à la fuite éperdue dans une forme  d’hyper-néo-modernité, mais à l’enfouissement dans la Terre aux mille plis. »




Baptiste Morizot présente Sur la piste animale, 2019.

texte
Sur la piste animale
Baptiste MORIZOT, Actes Sud, 2018

218 pages – 20 €

« Les animaux sauvages ne sont pas, pour la plupart, cantonnés dans une wilderness : ils vivent parmi nous, animaux intersticiels. Mais c’est par eux-mêmes qu’ils sont parmi nous, suivant leurs logiques propres, leur manière d’habiter et de faire territoire. »

Baptiste Morizot nous emmène au grand air, en pisteur, sur les traces du loup en France, de l’ours aux États-Unis, de la panthère des neiges au Kirghizistan… et du lombric dans son composteur. Art du pistage : chercher et interpréter les signes du passage de l’animal sauvage, suivre sa trace.  Non pour le chasser, ni le traquer. Mais pour s’imprégner de sa présence , bien réelle quoique le plus souvent invisible à nos yeux. Pour s’imprégner de son parcours, de son comportement. Parce que cela «nous restitue notre statut écologique de vivant parmi les vivants ».  Et si rencontre il y a,  – elle sera presque toujours fortuite – ,  il faudra alors trouver en soi le «courage de la diplomatie».

Baptiste Morizot étant par ailleurs philosophe, on trouvera aussi dans ce livre quelques réflexions stimulantes  sur l’origine de nos capacités cognitives ou celle de notre manie occidentale d’enterrer les morts dans des cercueils bien solides…

Un livre qui, une fois refermé, nous donne illico l’envie de courir les bois !

« Avec l’art du pisteur originel, figure du premier enquêteur, on assiste probablement à quelque chose comme l’émergence de notre intelligence. Mais c’est une intelligence d’une grande écosensibilité : sensible aux finesses vibratiles du monde vivant, à son cosmos bigarré de significations et d’actions. c’est une intelligence écologique que l’on a comme oubliée quelque part, dès lors qu’on a pensé l’environnement donateur comme Nature,  puis la nature comme matière, et qu’on s’est refermé dans notre huis-clos humain, perdant le contact avec la grande politique vitale. C’est une intelligence qui mérite probablement d’être réinventée pour aujourd’hui, nourrie des recherches des sciences, des savoirs traditionnels et des puissances évocatoires des arts, pour cohabiter en bonne intelligence avec le vivant autour de nous et en nous. » (p.181)